Le Trône des Gaules : chapitre 1

Publié le par Frédéric Coulon

Le Trône des Gaules

Chapitre 1 : février 59 avant J.-C, forêt des Carnutes, au centre de la Gaule.

DAVUACOS

Le loup le précédait le long du sentier escarpé. L'homme de 86 ans voyait son souffle se condenser à chacune de ses expirations. De temps à autre, il stoppait sa course puis s'arc-boutait sur son bâton. Sa robe était d'un blanc parfait, sauf le bas. La forêt des Carnutes avait été arrosée par six jours de pluie, la robe, très longue, raclait le sol et se tâchait de boue. L'homme avait connu pire. Il se hâta dans un dernier effort et rejoignit le sommet d'une colline.

La forêt des Carnutes s'étendait de la Seine à la Loire, incluant les régions de Chartres et d'Orléans. Elle était le centre de la Gaule et le siège du culte druidique. C'est là, quelque part dans l'antique forêt profonde, que les druides des principaux peuples de la Gaule Chevelue tenaient un conseil annuel.

Ce conseil druidique réglait habituellement les conflits entre les peuples : il visait l'harmonie entre ces peuples. Les sages qui le composaient avaient une longueur d'avance sur leurs contemporains : appelés druides, ils étaient membres de la classe aristocratique au sein des peuples qu'ils représentaient.

Ils enseignaient, ils réglaient les conflits d'usage et rendaient justice parmi leurs populations. Ils présidaient les offices et cérémonies religieuses et sacrificielles. Ils étaient des chefs parmi leurs populations. Ils constituaient l'élite intellectuelle de la civilisation celtique. Leurs décisions ne pouvaient être contestées par quiconque.

Ces druides se réunissaient en conseil à date fixe, car rien n'était communiqué par écrit. L'oralité dominait leur système de gouvernance de la Gaule chevelue. Une manière de sauvegarder leur savoir-faire, leurs connaissances, leur existence. Une manière de ne pas divulguer leur doctrine.

Les druides étaient issus des classes aristocratiques gauloises. Ils se voyaient enseigner tout jeune, et ce, pendant une vingtaine d'années, diverses connaissances et divers savoir-faire. On leur apprenait qu'il y a une vie après la mort : un héro de guerre se réincarnera toujours. Les druides pensent que cette croyance est le meilleur stimulant du courage, parce qu'on n'a plus peur de la mort.

Le loup stoppa son allure, se retourna vers son maître puis s'allongea sur un tapis d'humus. Des hommes formaient un cercle. L'homme âgé compléta ce dernier, les douze hommes formèrent une boucle. Le cercle était illuminé de l'intérieur par un feu. Les visages apparaissaient enfin aux yeux du vieil homme appelé Davuacos. Aucun de ces hommes ne cherchait à dévisager son vis-à-vis ou son voisin, ils semblaient se connaître depuis une éternité. Ils attendaient en réalité la première parole prononcée par Davuacos pour commencer à croiser leurs regards les uns les autres. Davuacos ouvrit la bouche :

  • Mes chers amis, commençons ! Pour vous aviser de la situation je dirais simplement que trois généraux romains ont rassemblé leur argent et leurs forces militaires l'an dernier, dans ce qu'on peut appeler un triumvirat. Ces trois hommes sont Pompée, Crassus et César. Parmi ces trois hommes, César est celui que nous allons désigner comme le danger numéro 1 pour nos peuples de Gaule, et pour notre conseil druidique. César vient d'écraser nos cousins espagnols avec très peu de légions. Il est fin stratège et surtout, il a une ambition démesurée. Il est en train de financer une campagne militaire en Gaule. Nous lui servirions de tremplin soi-disant, pour sa conquête de Rome. Il veut être roi de Rome. Je tiens à savoir si parmi vos conseils de gouvernement, certains membres sont partisans de Rome ? Quelles sont les nouvelles des Vénètes de Vannes ?

Un des douze hommes s'avança d'un mètre puis répondit :

  • Les nouvelles sont bonnes. Le conseil de gouvernement des Vénètes ne comprend aucun partisan romain. Le peuple des Vénètes n'acceptera jamais, je pense, le moindre compromis avec Jules César, Maître.

  • Quelles sont les nouvelles des Sénons de Sens ?

Un autre homme s'avança d'un mètre et répondit :

  • Aucuns sénateurs, au sein du conseil, n'est partisan de Rome, Maître.

Ce fut le tour ensuite des druides représentant les peuples des Carnutes, des Parisiens, des Pictons, des Bituriges, des Cadurques. Lesquels ne signalèrent aucun partisans pro-romain parmi leurs gouvernants. Le représentant du peuple éduen fut appelé. Il prit la parole :

  • Depuis dix ans, le titre de vergobret du peuple éduen alterne entre deux frères : Dumnorix et Diviciacos. A eux deux, avec leurs clans, ils mettent en pièce toutes velléités de renouveau politique. Comme vous le savez, l'un des deux, Diviciacos, est druide, et comme vous l'avez décidé, ce dernier s'est toujours vu refuser le rang de conseiller druidique, ce qui fait que je suis présent parmi vous aujourd'hui comme LE conseiller druidique du peuple éduen. L'amitié des Eduens scellée avec Rome il y a deux ans, en 61, pervertit la population. Je ne sais pas combien de temps je tiendrai mon rang. Divicuacos se sert de sa clientèle pour faire avancer son ambition d'être le conseiller spécial de Rome à propos de la chose gauloise. Je risque de tomber un jour ou l'autre et je risque de vous faire tomber tous si je continue à venir en forêt des Carnutes à chaque délibération. Je demande un congé, Maître

  • Je comprends. Vous retournerez dans votre village. Vous y êtes historien et enseignant je crois ?

  • Oui, Maître. Mais ce n'est pas tout. Dumnorix a conçu des ateliers monétaires, il veut apparaître sur les monnaies des Eduens avec le titre de Rex (roi).

  • Allons ! Dumnorix ambitionne d'être roi des Eduens !

  • Absolument, Maître !

  • Quelle est la force de son clan ?

  • Son clan étant anti-romain, je dirai que si nous appuyons le clan pro-romain de son propre frère Diviciacos, Dumnorix connaîtra bien des difficultés à se faire accepter comme roi des Eduens.

  • Pour ne pas vous faire démasquer par le druide Diviciacos, j'irai voir Diviciacos, pour le prévenir de contraindre son frère Dumnorix à abandonner toute idée de royauté. Nous allons devoir diviser le peuple éduen. Alors nous régnerons.

Davuacos interrogea le voisin du druide éduen. Il s'agissait du représentant séquane, lequel s'avança d'un mètre et dit :

  • Un complot germe. Notre vergobret Castic veut se voir reconnaître le titre de roi des Séquanes. Il a réduit au silence tous ceux qui étaient partisans d'un rapprochement avec Rome. La situation demeure quand même gravissime car s'il devient roi, il deviendra un interlocuteur privilégié de Rome, Maître.

  • Il faut stopper ce Castic immédiatement.

  • Son clan est puissant, Maître. Castic est sous bonne garde. Et lorsque le Suève Arioviste hiverne avec ses troupes chaque année en territoire séquane, Castic devient intouchable : Castic et Arioviste sont protégés par leurs gardes personnelles en permanence. Il va falloir faire appel aux assassins druides.

  • Arioviste s'est mis en marche et s'apprête une fois de plus à traverser le Rhin ?

  • Oui, son convoi s'est mis en marche hier.

  • Et Castic va l'accueillir à bras ouverts !

  • Oui, ils se sont alliés. L'espérance de vie de Castic, dès lors qu'il se fera roi, serait bien courte si son Allié Arioviste était tué.

  • Les Germains obéissent à leur chef. Tuer ce chef, et la troupe s'éparpille : tout le monde dans sa chaumière. Cela fait trop longtemps que la menace d'une invasion germaine paralyse nos actions à l'Est de la Gaule.

  • La seule voie est celle de l'hospitalité et de la largesse. Tant que Castic sera en vie, Arioviste se fera un plaisir de passer ses hivers sous les latitudes plus douces du territoire séquane.

  • Mobilisons les clans éduens aux clans opposés à Castic : qu'une vaste armée éduenne et séquane attaque Arioviste.

Davuacos venait à peine de prononcer cette parole qu'il se tourna à nouveau vers le druide éduen. Il reprit la parole :

  • Qu'en pensez-vous ?

  • Comme je vous l'ai dit, Maître, je n'ai plus le bras assez long chez moi. Diviciacos et Dumnorix tiennent les clans éduens entre leurs mains. Et leurs intentions n'est de livrer bataille à Arioviste que si celui-ci avance en territoire éduen. Nulle autre raison ne les ferait prendre le risque de livrer leurs meilleurs hommes à une bataille rangée. Ils connaissent l'ardeur au combat des troupes d'Arioviste.

Davuacos fixa des yeux le druide séquane et lui dit :

  • Dans ce cas, on ne peut pas intenter à la vie de Castic. S'il meurt, Arioviste pillera le territoire séquane, s'enrichira et tournera ses troupes vers le reste de la Gaule. Je vais donc intervenir en personne auprès de Dumnorix, vergobret des Eduens. Il veut être roi, sourit maliceusement Davuacos. Il le sera. Mais à condition qu'il lance ses meilleures troupes au devant d'Arioviste. Les Eduens et Séquanes gagneront, ensuite nous ferons assassiner Castic.

Davuacos appela le druide des Helvètes, lequel s'avança d'un mètre et expliqua, la mine sinistre :

  • Notre chef Orgétorix va faire marier sa fille à Dumnorix l'éduen. Ils vont pactiser.

  • Une alliance éphémère une fois de plus. A moins que cette nouvelle épouse ne soit plus intelligente que son père. Nous allons la mettre sous surveillance elle et Dumnorix.

  • Oui mais ce mariage se fera au terme d'une longue expédition. Les troupes helvètes, suivies des femmes et enfants, convoient vers le territoire éduen pour les épousailles.

  • Combien sont-ils ?

  • Mon maître-espion parle de 235 000 individus en marche lente. Les charrettes et roulottes suivent les cavaliers, qui conduisent la population au pas. Orgétorix à leur tête.

  • Je ne comprends pas... Orgétorix, et les plus fidèles nobles auraient suffi pour représenter le peuple helvète à ce mariage ?!

  • Je me suis mal exprimé, Maître. Les Helvètes sont en train de migrer vers la Gaule. Ils ont brûlé leurs maisons, leurs ateliers, leurs oppidas, ils quittent définitivement leur territoire.

  • Quels sont les projets d'Orgétorix ?

  • Marier sa fille à Dumnorix, le chef du conseil éduen. Puis aider Dumnorix à se faire reconnaître roi des Eduens. Ensuite les Helvètes bifurqueront plus au sud faire de Castic le roi des Séquanes. Ces trois hommes se sont alliés pour soumettre la Gaule.

  • 235 000 individus affluent vers le territoire éduen, lequel leur offrira leur hospitalité ainsi qu'un mariage ! Le ciel nous tombe sur la tête ! Je ne sais pas ce qui serait profitable pour nous dans l'immédiat. Mais compte-tenu de la position de force de Dumnorix en territoire éduen, et du temps qu'il va falloir pour mobiliser le clan de Diviciacos contre celui de Dumnorix, le mieux sera que j'intervienne en personne parmi les Helvètes. Le clan de Divico est plus fort que le clan d'Orgétorix. Et Divico et moi sommes d'anciens « frères » d'armes, nous avions taillé en pièces les légions romaine en 107, à Agen. Je vais parler franchement à l'helvète Divico.

Le représentant des Allobroges fut invité à s'avancer à son tour. Il expliqua que la défaite de son peuple face aux légions romaines il y a deux ans, avait tout précipité. Le nord du territoire se dépeuplait, les artisans et les commerçants étant tous attirés par l'appât du gain promis au sud du territoire, qui était incorporé à la province romaine de Transalpine. Seuls les agriculteurs et éleveurs demeuraient les gardiens des traditions gauloises. Davuacos avertit tout le monde sur le sort qui attendrait les peuples gaulois si Rome en devenait maître, et rassura tous les druides en insistant sur le bien-fondé de leurs délibérations. A plusieurs ils en savaient beaucoup plus que quiconque. Ils étaient en position de force, tant que la Gaule demeurerait divisée. Puis il s'avança à son tour et prit la parole, au nom des Arvernes qu'il représentait :

  • Celtillos, père de Vercingétorix, maintient ses préparatifs pour être roi des Arvernes. Tout est prévu pour le stopper le moment venu. Dès lors qu'il passera à l'action, il sera arrêté, jugé et exécuté. L'oncle de Vercingétorix, Gobannitio, s'est chargé d'exécuter le plan...

Davuacos fut surpris par un craquement. Une branche brisée par les vents ? Il entendit le grognement rageur de son loup, lequel avait quitté les lieux. Puis il entendit l'écho des cris de sa bête. Son loup avait engagé un combat. Le vieil homme et les autres druides sortirent pour certains une dague, pour d'autres ils prirent leurs bâtons à deux mains, le plaçant au devant d'eux. Ils étaient tous retournés dans une même direction.

  • Déguerpissons !, entendirent les druides.

Davuacos prit d'une belle ardeur, courut comme il pouvait, guidé par les bruits que son loup faisait. Il vit tout de suite un homme à terre sur le passage qu'il empruntait. Il continua de courir et surprit un homme gesticulant dans tous les sens, couché au sol, se tenant les mains à la gorge. Le sang ruisselait entre ses mains et s'égouttait sur le sol. Un autre homme semblait résister en vain à la rage du loup, lequel tenait sa gorge entre ses mâchoires. Davuacos appela son compagnon, qui lâcha prise. L'intrus peinait à se relever que Davuacos s'approcha de lui très rapidement, et fendit l'air avec la crosse de son bâton. La crosse métallique s'abattit et assomma l'homme.

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