Le Trône des Gaules, chapitre 4

Publié le par Frédéric Coulon

Chapitre 4 :
Février 59 avant notre ère, dans la région d'Entremont (Transalpine)

Vercingétorix

Le sel recouvrait encore en partie l'entrée de l'herôon. Argorax les retirait, en conservant son calme. Vercingétorix l'accompagna dans sa tâche. Et chuchota à Argorax :

  • L'argent dirige Rome. C'est ce Jules César que je vais affronter !

  • Oui, répondit Argorax, lequel se leva et répéta ce que Vercingétorix venait de dire à Valluacos.

Valluacos se sentit obligé d'expliquer les choses :

  • Oui ! Jules César sera le nouveau gouverneur de Transalpine. Il se servira de la Transalpine, la Cisalpine et l'Illyrie pour lever des légions dans les mois qui viennent.

  • Il a taillé en pièce les Espagnols, dix fois plus nombreux. Comment devrai-je m'y prendre avec lui ?

  • Bien des chefs de guerre seront passés sous le fil de l'épée romaine. Mais tu ramasseras les les armées gauloises, les unifiera et t'opposera à César !

  • Je vais attendre que mes amis Gaulois perdent leurs chefs pour prendre leur tête ? Mais que ferai-je d'ici là ?

  • Tu compléteras ta formation ! Tu dois partir pour Narbo Martius. Tu t'y livreras en tant qu'otage, Argorax t'accompagnera et fera de même. Tu devras prouver ta valeur au combat afin d'intégrer la tente de César !

  • Devenir son compagnon de tente ?

  • Oui. Tu dois tout faire pour devenir l'un de ses confidents. Tu seras nos yeux et nos oreilles. Argorax veillera à ce que rien ne t'arrive.

Deux semaines passèrent. Le temps que l'équipe se constitue : Vercingétorix, Argorax et un certain Vercassivelaunos, cousin de Vercingétorix. Vercassivelnaunos faisait naturellement partie du clan arverne de Gobannitio puisqu'il était son fils. Lourdement équipés, les deux cousins étaient de même stature, de même carrure : un bon mètre quatre-vingt-cinq.

Les trois Gaulois chevauchaient vers Narbo Martius, grande ville sise sur un territoire que les Romains avaient mis en coupes réglées entre 120, année de la défaite de Bituitos le grand chef arverne, et 118, année où les Romains purent poser leurs premières pierres en fondant ce morceau d' « empire » au sud de la Gaule.

Narbo Martius avait été bâtie le long de la grande route commerciale reliant l'Italie à L'Espagne, elle bénéficiait d'un port remarquable donnant sur la mer Méditerranée et permettant le transit de cargaisons diverses venues de Libye, d'Espagne, d'Italie, mais aussi d'orient.

La « purulente » ! Tel était le surnom donné à cette ville par Davuacos, enseignant-druide de Vercingétorix et chef du conseil druidique. Selon lui, elle entretenait tous les vices : égoïsme, luxure, alcool.

En outre, Narbo Martius était la plus grande concentration d'amphores de vin de toute la Gaule. De grands trafiquants orientaux, espagnols, belges et gaulois acheminaient au port des lots de vin italiens, qu'ils découpaient ensuite pour les vendre et convoyer plus au nord de la Gaule.

Des marchands organisaient la vente du vin local, produit en Transalpine. Ils parcouraient également la grande route de la vallée du Rhône pour faire commerce avec les Belges. Les Gaulois du nord adoraient le vin !

Gobannitio surnommait la ville la « vérue », quant à lui. Et Vercingétorix préférait ce surnom. Alors que les Gaulois établissaient leurs regroupements de population et se sédentarisaient sur des hauteurs, les Romains créaient de la hauteur à partir du niveau de la mer. Impensable ! Les Romains préféraient occuper les vallées, les littoraux.

Les trois hommes pénétrèrent dans Narbo Martius par la grande porte nord-est. Ils empruntèrent le cardo, l'un des deux axes routiers majeurs de la ville avec le décumanus.

Les badauds étaient bien occupés. Un marchand oriental ramenait sa cargaison. Un homme souleva une amphore pour la mettre sur son épaule avant de croiser la route des trois cavaliers, qui se faufilaient non sans peine.

Lorsque les gens avaient le temps de les voir arriver, ils s'écartaient sur leur chemin. Mais bien souvent, ils ne voyaient rien. Ils étaient des fourmis au cœur d'une fourmilière, agissant vite et au mieux, sans préoccuper du regard du voisin ou du passant.

Vercingétorix n'était pas contre la vie en cité, à condition que certains critères soient respectés : propreté, autorité d'un seul chef, une levée d'hommes en armes plus facile et rapide que dans cette « vérue » de Narbo Martius, où plus personne ne voulait se battre. Des garnisaires faisaient ce travail en étant payés !

Au lieu de cela, Narbo Martius lui paraissait sentir l'épice, la viande, le vin et la crasse, avec ces badauds qui étaient inutiles en soi, parce qu'incapables d'être levés en armes et armures ni même d'obéir. Décadence !

Les Romains mettaient donc en place des garnisons : des hommes pour lesquels servir l'armée était un métier, une tâche durable, moyennant une maigre solde de 5 as par jour. Soit un peu plus d'un sesterce.

Vercingétorix savait pertinemment que chez les Arvernes, son peuple, un chef respecté pouvait lever une masse d'homme en armes d'un claquement de doigts, sans avoir à débourser quoi que ce soit. Le combattant gaulois se battait pour son chef, son protecteur, parce qu'il devait fidélité, et parce qu'il devait rendre ce service à ce dernier.

Les places fortes, élevées par les Gaulois sur les reliefs, que les Romains appelaient oppida étaient la perfection pour lever, regrouper et trier une armée. Cette « purulente » Narbo Martius ne servait à rien d'autre qu'à servir de comptoir commercial pour le projet de Rome d'éduquer le barbare à son mode de vie, à ses richesses. Les villes romaines de Transalpine, amollissaient la vaillance chez l'homme. Elles offraient l'indépendance et l'égoïsme.

De telles villes se bâtiraient plus au nord en Gaule et ce serait la fin des liens de clans, de l'autorité des chefs, de l'ardeur au combat gauloise. Narbo Martius était une arme de perversion.

Remontant le cardo en direction du cœur de ville, le forum, les trois cavaliers gardaient leur calme malgré les difficultés pour un homme et sa monture à se frayer un passage parmi la foule, qui grossissait à mesure qu'ils approchaient du centre de la ville.

Vercingétorix prenait ses repères : une rue là, à droite, perpendiculaire au cardo qu'il empruntait ; cette série d'angles morts laissée par la trame urbaine orthogonale qu'il voyait comme autant de pièges qui pouvaient se retourner contre les Romains si les Gaulois prenaient la ville et luttaient par petits groupes, sous la forme d'une guérilla. De maison en maison, de rue en rue. Il y aurait de quoi mettre en pièces rapidement les Romains, étant donné d'entrée de jeu l'effet de surprise compterait. En effet, comment les sentinelles d'une ville établie dans une vallée, pourraient-elles apercevoir en temps voulu une horde d'assaillants ?

Et cette mer Méditerranée empêcherait toute fuite véritablement organisée et rapide, en cas de mise à sac de la ville.

Mettre à sac Narbo Martius. Absolument. Une grande idée. Il fallait bien enhardir es combattants gaulois, leur proposer du butin !

Les cavaliers étaient arrivés à l'une des entrées du vaste forum. Ils firent halte. Argorax prit alors les devants et conduisit ses deux collègues à l'échoppe qui bordait l'angle de la grande place, à droite.

Le commerçant reconnut Argorax et lui dit :

  • Valluacos m'avait tenu informé de ton arrivée pour ce jour. La garnison romaine prend ses quartiers entre le port et l'entrée sud de la ville. Vous avez l'air véloces. Cette garnison n'hésitera pas à vous incorporer dans son corps auxiliaire de cavalerie gauloise. Mais méfiez-vous ! Ils vous testeront au combat et vous surveilleront pour savoir à qui ils ont affaire ! Alors, présentez-vous à la garnison comme otages du peuple arverne. Premièrement ils verront cela d'un bon œil, car cela leur évite d'avoir à mener des levées forcées dans les territoires plus au nord et d'y perdre un temps fou. Deuxièmement, les hommes de la garnison savent qu'ils doivent renforcer leurs troupes. Ils auraient en effet reçu un ordre d'un certain...je ne sais plus...

  • Jules César ?, proposa Argorax.

  • Non, celui-là je le connais de réputation, je ne l'aurais pas oublié. Non ! Un certain, ça y est cela me revient, un certain Titus Labiénus ! Cet homme devrait arriver prochainement pour inspecter les troupes stationnées dans Narbo Martius, et établir un décompte précis qu'il devra remettre à César.

La discussion s'arrêta là. Argorax restait méfiant. Il conduisit Vercassivelaunos et Vercingétorix jusqu'à la porte sud. Trois garnisaires jouaient aux dés, le long d'une embarcadère. L'un d'eux paraissait émêché. Argorax emprunta le latin que son maître-druide lui avait enseigné :

  • Nous somme envoyés comme otages du peuple des Arvernes, par le chef arverne Gobannitio, vergobret de ce peuple.

  • A la bonne heure ! Suivez-moi !, se leva l'un des garnisaires. Lequel venait de faire double six.

L'ivrogne, à côté, n'en croyait pas ses yeux. Ces derniers se révulsaient à la vue du double six. Il savait qu'il ne battrait pas ce score et qu'il était condamné à boire à nouveau son vin.

Le garnisaire devait mesurer 1m68 ou 1m70 tout au plus. Comme des deux camarades de jeu. Ces Italiens étaient petits. « Mais ils ont l'oeil vif ! », répétait Gobannitio, le maître d'arme de Vercingétorix.

Depuis le sac de Rome effectué par Brennus le Sénon, au IV ème siècle, les Gaulois étaient redoutés. Les Romains les disaient brutaux, sauvages, sanguinaires, forts et véloces à la fois, et surtout il se disait que leur taille et leur carrure étaient impressionnantes.

Depuis quelques décennies, les choses changeaient. Les défaites de 121 et 120 contre Rome, puis ce développement du commerce romain qui amollit les Gaulois, rétablissait la balance : Romains et Gaulois restaient de grand ennemis, mais le sens de l'organisation des légions romaines représentaient un péril nouveau pour l'indépendance des Gaules.

Si un seul homme pouvait faire marcher, unies, cinq ou six légions en territoire gaulois, ce ne serait plus à des batailles rangées auxquelles il faudrait se livrer, mais à une guérilla.

Vercingétorix ignorait cependant ce sens de l'organisation militaire romain, cette palette de tactiques romaines. « Connaître son ennemi pour mieux l'anéantir », chuchota-t-il discrètement, en observant l'équipement porté par le garnisaire.

Les quatre hommes empruntaient la voie pavée qui bordait les pontons et embarcadères du port. Puis ils repassèrent par la grande porte sud. Le soldat leur demanda de faire halte, s'entretint avec un haut-gradé puis se retourna vers les trois cavaliers :

  • Suivez-le !

Le haut-gradé était lui aussi peu impressionnant, hormis son accoutrement composé d'épaulières impressionnantes et d'un casque qui semblait si lourd que lors d'une escarmouche, il s'époumonerait bien vite, se dit Vercingétorix. Cet équipement était typiquement celui des centurions.

Une tente rouge, abritant sans nul doute un homme de passage de haut rang, bouchait un tiers de la rue. Vercingétorix était étonné de ne pas avoir deviné tout à l'heure que tout se passerait là.

Le haut-gradé salua un homme assis au fond de la tente, qui portait une tunique blanche et des spartiates dont les lanières étaient pleines de poussières. Encore qu'à dos de cheval, il était difficile d'obtenir plus de détails physiques.

Les trois cavaliers pouvaient toucher le haut de la tente s'ils le voulaient. Chacun avait en effet un cheval espagnol, d' 1m60 au garrot.

Le centurion surgit de la tente et dit :

  • Descendez de vos chevaux et soyez précis. On vous enregistre comme nouveaux auxiliaires de cavalerie. Entrez !

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