Le Trône des Gaules, chapitre 7

Publié le par Frédéric Coulon

Chapitre 7:

DUMNORIX

Dumnorix, 43 ans, chef politique des Eduens (vergobret), peuple voisin des Arvernes, localisé au nord-est des massifs montagneux d'Auvergne, était un petit homme aux jambes frêles. Un excellent cavalier ! Il mastiquait les poils qui dépassaient de sa moustache lorsqu'il était pris de nervosité, d'anxiété. Il l'était !

Il attendait depuis un an la réponse du chef helvète Orgétorix, quant à lui donner sa fille en mariage. Il s'agissait de sceller une alliance parfaite entre ces Helvètes, un peuple que Dumnorix admirait pour sa capacité à repousser, décennie après décennie, les incursions et pilleurs germains, et les Eduens, peuple le plus riche de toute la Gaule.

Résister aux Germains était suffisant pour faire d'un peuple, un peuple redouté, réputé et brillant. Les Germains étaient tellement nombreux !

Les Eduens ne vivaient pas en paix, malgré le senatus-consulte de 61, qui fit de ce peuple gaulois un « ami de Rome ». Dumnorix en était conscient. Chaque hiver, les troupes d'Arioviste représentaient une menace, en venant par dizaines de milliers, stationner sur le territoire séquane voisin, notamment à Vesontio (Besançon).

Et à chacun de ces hivers, les Eduens réclamaient une intervention de Rome contre Arioviste. Chef incontesté des Suèves, une tribu germanique d'au moins 60 000 individus, Arioviste avait décapité en une vingtaine d'années à peine, de 82 à 62 avant J.-C., l'ensemble des chefs de guerre des tribus des Harudes, Marcomans, Triboques, Vangions, Némètes et Sédusiens.

Ces Germains, aux cheveux d'or et au tempérament de fer, le reconnaissaient comme leur « roi ». Et un roi avait tous les droits, en Germanie ! Arioviste avait ainsi douze épouses, des femmes issues des tribus qu'il avait asservies. Et lorsque les arbres perdaient leurs feuilles, ces douze épouses gouvernaient à sa place au-delà du Rhin. Elles gouvernaient des tribus sans hommes. Les hommes partaient en effet au grand rassemblement décidé chaque automne, de chaque année, par Arioviste. Un rassemblement en armes.

Ces Germains s'étaient habitués, depuis quatre ans, à suivre leur chef jusqu'en Gaule. Ils y trouvaient des températures plus clémentes. Ils appelaient cela « une campagne d'hivernage ». Sans la moindre opposition concrète de Castic, chef politique des Séquanes, ces Germains s'installaient chaque hiver à Vesontio.

Vesontio avait l'avantage d'offrir un repos bien mérité, à ces hommes que Gaulois et Romains considéraient comme sauvages et brutaux, via un bordel dirigé avec diplomatie par la très belle Miranda. Castic finançait en sous-main cet établissement. Cela lui aurait fait mal que ce commerce disparaisse. On venait de Belgique et de Germanie. On revenait même, périodiquement, revoir les putains de Miranda.

Les Germains payaient en ambre. Ils se trouvaient en effet sur une des grandes routes commerciales qui reliaient le nord du continent à leurs territoires. Castic récupérait cet ambre, la faisait transformer en bijoux et pierres semi-précieuses, qu'ils revendaient ensuite.

En retour, Castic monnayait l'ambre collecté, finançant Miranda et ses putains.

Dumnorix ne supportait pas d'avoir de telles hordes dans la ville. Chaque fin d'année, le même recommencement : Dumnorix se voyait averti d'attaques menées contre ses péages, le long de la Saône. Chaque fin d'année, il devait organiser des expéditions punitives pour rétablir son autorité, pour intimider les pilleurs de péages. Parmi ces pilleurs : des Séquanes mais surtout des Suèves, cette tribu qui était le cœur de l'armée d'Arioviste.

L'un des cavaliers personnels de Dumnorix, vint vers lui, affolé :

  • On ne tient plus le péage nord, Dumnorix !

Dumnorix appela son bras droit et lui dit :

  • Lève dix de mes meilleurs cavaliers. Nous partons pour le péage nord !

  • Bien, répondit son bras droit.

Ses hommes de main savaient où le trouver : soit dans ses écuries, dans sa vaste ferme, la plus grande et riche du territoire éduen, en train de s'occuper des cent-vingt chevaux dont il était propriétaire, soit à l'assemblée du sénat, en salle du conseil, en train de délibérer.

Dumnorix était en Gaule, l'aristocrate qui pouvait proposer à Rome, en gage d'amitié, le plus de cavaliers en armes. Rome demandait en effet des otages et des auxiliaires en échange de son amitié. Dumnorix avait envoyé 9000 cavaliers auxiliaires à Narbo Martius, la plus grande ville de l' « empire romain » en Gaule, il y avait deux ans de cela, après le fameux senatus-consulte.

Dumnorix n'appréciait pas Rome. Lever et rassembler 9000 cavaliers parmi ses forces, répondait à une ambition plutôt personnelle, égoïste : développer le commerce éduen avec Rome, pour s'enrichir, s'épanouir. Ces 9000 cavaliers envoyés en Transalpine pour servir d'auxiliaires, n'étaient qu'une monnaie d'échange. Il restait un réseau de 14 000 cavaliers, entre les mains de Dumnorix. Et parmi ces 14 000 cavaliers, il venait de demander à son bras droit de convoquer les dix meilleurs, les dix plus aguerris, les dix plus habiles en vue d'un coup de main.

Cette cavalerie personnelle de Dumnorix lui avait servi d'assise pour étoffer sa clientèle et se faire élire vergobret des Eduens il y a moins d'un an. L'intimidation cela paie ! Ce titre de chef politique et militaire, il l'avait gagné contre son propre frère, Diviciacos le druide. Mais l'an 58 approchait à grands pas. Le clan de son frère prenait de l'importance. Dumnorix craignait pour sa réélection. Il lui fallait opérer ces opérations coups de poings aux péages, pour rassurer ses clients, pour en ravir aussi à son frère.

Les aristocrates éduens étaient résignés : à eux deux, les frères Dumnorix et Diviciacos tenaient le territoire. Dumnorix savait que le sénat éduen commençait à pencher en faveur de son frère, considéré comme le mieux à même de séduire Rome, et d'obtenir des largesses.

Dumnorix, sur sa monture, filait à grande vitesse, suivi de son bras droit et de dix cavaliers. Il avait équiper chacun de ces derniers d'une cotte de maille comme les Gaulois savaient les concevoir à la perfection. Il voulait une opération violente, mémorable. Il voulait intimider Arioviste. Dumnorix ne craignait pas un grand choc de cavalerie contre ces Germains sous-équipés et trop lourds sur leurs montures. Il avait investi dans des chevaux espagnols, de belle allure, à la robe noire. Il avait mis du temps à s'habituer à ces hauts chevaux, lui qui disposait d'une dizaine de milliers de grands poneys. Fini le temps où les pieds pouvaient parfois s'accrocher dans le sol, freinant le poney.

Place à ces chevaux espagnols, futurs destriers ! Dumnorix envisageait en effet d'équiper de plaques de bronze certains de ses nouveaux chevaux. La spécialité de Dumnorix était en effet la charge de cavalerie. Ce que personne n'osait faire dans tout le reste de la Gaule, hormis les Belges, plus au nord.

Les chevaux, laissés à nu, chez les Gaulois, risquaient l'empalement face à des Germains munis de lances longues et robustes. Les Germains ne craignaient jamais, en effet, les charges adverses. Ils plaçaient leurs hommes les plus solides en première ligne, lesquels laissaient venir les cavaliers ennemis, avant de ramasser leurs lances cachées dans les touffes d'herbe, pour les dresser au dernier moment contre les chevaux. Ils subissaient des pertes colossales, des lances se brisaient sous le choc. Mais ils étaient si nombreux, qu'ils étaient encore bien debout, prêts à attaquer les cavaliers et leurs chevaux.

Dumnorix et ses hommes traversèrent la dernière forêt, celle qui bordait la Saône à l'extrémité nord du territoire éduen. A pleine vitesse, et évitant les branches ci et là, et les trous, les cavaliers déboulèrent sur le bord du fleuve. Ils longeaient la rive en direction du sud lorsqu'ils virent un cadavre flotter dans l'eau. Puis un deuxième.

Dumnorix ne voyait plus la barque que les Eduens utilisaient d'ordinaire pour arraisonner les bateaux et convois, les Eduens tentant toujours de réclamer le tarif habituel de droit de péage.

Les cavaliers aperçurent enfin un petit groupe d'hommes à 50 mètres, toujours sur le chemin qui longeait le fleuve. Dumnorix ne reconnut pas ses hommes. A mesure que lui et ses hommes de main s'approchaient au pas, ils finirent par voir qu'au milieu de ce groupe d'hommes, vêtus d'habits sombres, un individu retenait son poney affolé, comme il pouvait. Cet individu se mit à hurler. Il venait d'apercevoir le groupe de Dumnorix.

Dumnorix lança la charge : il disposa rapidement trois cavaliers à ses côtés en première ligne sur la largeur du chemin. Les autres cavaliers formèrent aussitôt une deuxième ligne derrière. Des grains de sable étaient pulvérisées sous le choc des sabots. Le groupe d'hommes se retourna, ne prit point peur. Ils sortirent au contraire leurs épées des fourreaux et se mirent en position de garde.

Le pauvre homme, avec son poney, en profita pour déguerpir et disparaître dans la forêt bordant la rive.

Sous le choc, un homme fut balancé dans le fleuve. Les quatre autres étaient à terre, hagards. Dumnorix et ses cavaliers sautèrent de leurs chevaux, sortirent leurs épées et profitèrent du moment pour achever ces hommes. Dumnorix reconnut ces hommes, à leur allure. Il s'agissait de Suèves. Ces derniers furent égorgés à la hâte. Dumnorix demanda à son bras droit de lui ramener celui qui était tombé à l'eau. Celui-ci avait pris la poudre d'escampette. Il courait et courait toujours plus vite le long de la rive.

Il fut rejoint rapidement par le second de Dumnorix qui dépassa le fuyard tout en lui assénant sur le crâne un coup violent. Le Suève tomba net, assommé par le pommeau.

Le Germain revint à lui lorsque Dumnorix, pour la quatrième fois, venait de lui plonger la tête dans le fleuve. Dumnorix était épaulé par son second dans cette tâche, tant le Germain était lourd, et Dumnorix frêle.

Pris sèchement par les cheveux, qu'il avait longs, le Suève vit sa tête tirée en arrière, la nuque formant un angle droit. Il semblait prêt à entendre ce que Dumnorix avait à lui dire :

  • Va prévenir Arioviste que les péages éduens resteront éduens ! Et que d'autres parmi les tiens seront mes cibles favorites dans les jours qui viennent si ton chef ne retire pas ses hommes !

Le Suève, relâché, s'écroula dans le fleuve puis traversa la Saône à la nage pour atteindre l'autre rive. Et il disparut.

Dumnorix fit rentrer au bercail sa troupe, satisfait. Il congédia ses hommes et partit dans ses écuries, apportant de l'avoine à son cheval favori. Il le préparait avec patience et minutie depuis quatre mois, pour le combat.

Il remplissait l'auge d'avoine lorsque l'un de ses maîtres-espions l'interpella :

  • Maître ?

Dumnorix se retourna vers lui.

  • Maître..., le druide Davuacos demande à vous voir.

  • Où est-il ?, demanda Dumnorix.

  • Devant votre chaumière, Maître.

Dumnorix déposa sur la paille son seau d'avoine et regagna sa maison. Davuacos se tenait devant l'entrée. Il semblait n'avoir pas vieilli depuis leur dernière rencontre, il y avait sept ans.

Dumnorix l'invita à entrer chez lui, puis à s'asseoir à sa grande table. Davuacos vérifia que personne n'écoute, en scrutant les deux seules fenêtres de la bâtisse. La chaumière, comme beaucoup d'autres en Gaule, était une pièce unique qui manquait de luminosité. Une seule pièce à vivre : où l'on mangeait au milieu, où l'on dormait dans un coin.

Davuacos se rapprocha de Dumnorix et adopta un ton ferme :

  • Je ne sais pas comment tu comptes régler la situation concernant ces Germains qui sont à Vesontio mais j'ai une solution !

  • Laquelle ?, sourit Dumnorix.

  • Avec Arioviste, il faut se méfier de sa langue. Bien pendue ! Arioviste fait se concentrer 85 000 hommes en armes sur la rive droite du Rhin. Il est actuellement à Vesontio avec 15 000 Suèves, un effectif insuffisant pour qu'il joigne le geste d' « envahir la Gaule » à la parole ! Mais ces 85 000 combattants qui se rassemblent sont une menace inédite si Arioviste décide de les faire entrer en Gaule. Vois-tu où je veux en venir ?

  • Que voulez-vous que je fasse contre 100 000 Germains ? Donc oui, je vois où vous voulez en venir : vous me demandez, pour la deuxième fois en sept ans, d'unir mon clan à celui de Diviciacos !

  • Tu as toujours une intelligence pratique ! Il faut que cette fois-ci tu t'en serves !

  • Que vais-je y gagner ? Je risque de perdre mon titre de vergobret l'an prochain...

  • Je te ferai réélire vergobret des Eduens, en utilisant mon réseau d'influence, si tu parviens à faire la paix avec ton frère. Vous devez conduire la plus grande armée éduenne jamais constituée au-devant des Germains !

  • Cela ne suffira pas face à l'armée d'Arioviste !

  • Prépare tes troupes. Je me charge, en attendant, de deux choses : je vais rencontrer Diviciacos à propos de cette union des clans éduens ; et je vais retourner Castic contre les Germains.

  • Castic et l'armée séquane avec nous, à la bonne heure ! C'est pour quand ?

  • Tu attendras le signal. L'un de mes maîtres-espions te donnera ce signal sous quelques semaines.

Le loup de Davuacos, immense, entra dans le logis, un lapin à la gueule. Davuacos et Dumnorix sourirent. Davuacos reprit la parole :

  • Ce loup et moi-même seront à vos côtés le jour de la bataille ! Vous devrez conduire vos troupes, ton frère et toi, jusqu'à la frontière avec le territoire séquane, jusqu'au pied de l'oppidum de Magetobriga, la « Forteresse du Marché ». Je vous y attendrai. Nous concentrerons une partie des troupes dans l'oppidum, et conduiront les autres dans la vallée pour le grand choc.

  • Les combattants d'Arioviste se dirigeraient naturellement, comme par enchantement, vers Magetobriga ? C'est insensé ? Comment s'en assurer ?

  • Castic sera aux côtés d'Arioviste. Il le fera cheminer jusqu'à nous. Castic partira à l'assaut, détaché des Germains, en première ligne. Lorsqu'il arrivera à votre hauteur, il se ralliera à vous. Tel est le plan que je lui soumettrai demain.

  • S'il refuse ?

  • Sa population n'en peut plus. Castic veut mettre fin à cette menace germaine. C'est une chose parfaitement entendue. N'aie crainte.

Le soir même, Davuacos s'entretint avec Diviciacos, lequel devint un ardent partisan de ce plan contre Arioviste. Davuacos l'entendit rire et marmonner « de la victoire militaire, découlera mon titre de vergobret l'an prochain ».

Diviciacos ambitionnait d'être le héros de la bataille. Quand bien même il perdrait cette bataille, il savait qu'il ne ferait qu'une bouchée de son frère dans les joutes verbales pré-électorales. Diviciacos était un druide, un sage. Dumnorix était un guerrier, un instinctif, qui perdra à nouveau son sang-froid face aux sénateurs éduens.

Mais la discussion entre Diviciacos et Davuacos fut plus difficile ensuite. Davuacos abordait le cœur de la volonté du conseil druidique :

  • Ton frère complote avec Orgétorix et Castic pour être fait roi des Eduens. Te rappelles-tu le sort subi par ton père, lorsqu'il tenta pareille chose ?

  • Les flammes lui léchèrent les pieds puis le réduisirent en cendres...

  • Le conseil druidique ne veut plus de roi. Empêche ton frère de manigancer quoi que ce soit, en sabotant ses opérations, en retournant son clan contre lui. Mais attend le grand choc contre Arioviste pour commencer.

  • C'est entendu ! Et pour Orgétorix et Castic ?

  • Ils seront assassinés le lendemain de notre victoire contre Arioviste. Mes hommes sont déjà sur place.

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